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Le jour où la montagne nous a mangé

globe

J’ai plusieurs articles à partager sur notre périple à travers le Brésil et la Bolivie avec notre ami Alexandre mais aujourd’hui exceptionnellement je vais faire un saut dans le temps et publier un billet d’humeur racontant ce qui nous est arrivé ce matin, quelques heures après que nous ayons déposé notre grand copain à l’aéroport. Ce billet je l’ai écrit d’une traite, sur les routes sinueuses de la montagne, une fois la colère un peu retombée. Ça fait du bien !

Bolivie

Cette histoire commence mal et nous laissera un goût amer. Un goût de dégoût, un petit goût de haine, une ombre de tristesse. L’humanité peut être si belle, l’humanité peut être si bête.

Les routes boliviennes sont parsemées de barages où l’on se fait sans cesse arrêter, où chaque papier est vérifié, où nous sommes gentiement questionnés. En général les policiers en uniforme sont imposants mais plutôt gentils, voire même parfois souriants et juste un peu curieux. Nous prenons rapidement le pli. C’est contraignant, un peu énervant mais c’est quotidien alors autant s’y faire ! Les routes boliviennes sont aussi parsemées de péages où l’on se déleste de quelques euros finançant l’entretien des routes, ça aussi on a l’habitude maintenant.

Ce matin au pied de la montagne lorsque nous sommes arrivés au péage des policiers nous ont sifflé. Nous nous sommes donc arrêté vingt mètres avant le péage et tout à commencé comme un contrôle normal : papiers, itinéraire, pourquoi, où, comment… Tout va bien. Jusqu’à ce qu’un second policier en uniforme est sorti de nulle part arrive et demande à Benoît de le suivre au poste. C’est étrange mais admettons. Je reste avec les enfants sous le regard curieux des villageoises dont la principale activité est de se précipiter sur chaque véhicule qui passe pour essayer de leur vendre fruits, boissons et petites spécialités locales encore fumantes. Je trompe l’ennui des enfants tout en jetant des coups d’oeil réguliers en direction de Benoît qui gesticule un peu trop à mon goût. J’ai vu direct sur la fenêtre du poste de police et visiblement ça palabre dur sans que je comprenne pourquoi. Ça fait bientôt une demi heure que le cirque dure et que j’aperçois Benoît discuter avec les policiers, il tente visiblement de les convaincre… mais de quoi ?

« Camille, ils me réclament une amende car ils ont dû siffler pour qu’on s’arrête. On aurait dû s’arrêter sans qu’ils aient besoin de siffler. »

« C’est stupide, on allait s’arrêter dans dix mètres, au péage. »

« Ils disent qu’on aurait dû s’arrêter juste avant et qu’on doit connaître les règles de leur code de la route. »

« Ils te demandent combien ? »

« Ils veulent cent bolivianos (soit 12,5€) mais refusent de me donner un justificatif quelconque sous prétexte que je suis étranger. »

Pendant que nous discutons j’observe le manège du barrage policier. A chaque fois qu’un véhicule arrive un monsieur tend une corde en travers de la route pour empêcher le passage. Le véhicule s’arrête alors et se fait contrôler. Détail amusant, il ne l’avait pas tendu lors de notre passage. Je décide de prendre les enfants sous le bras et d’aller au poste de police prêter main forte à Benoît qui ne veut pas donner d’argent à ces voleurs mais qui n’est pas totalement rassuré.

« Tu peux traduire pour moi Benoît ? Je ne comprends pas pourquoi ce monsieur bloque systématiquement la route pour tous les véhicules et ne l’a pas fait pour nous ? » (J’ai comme l’impression que vous avez fait exprès de nous induire en erreur connard.)

Je suis plantée devant le bureau du policier qui finit par lever les yeux vers moi avec un mélange d’indifférence et de mépris. Les deux enfants dans mes bras, je le regarde dans les yeux pendant que Benoît traduit. Il ne me regardera jamais lorsqu’il me répondra et fera systématiquement semblant d’être très occupé à tripoter quelques papiers qui traînent.

« Ce monsieur nous aide de temps en temps. » (Héhé t’as vus ? Malin le stratagème connasse.)

« Je suis d’accord pour payer l’amende mais je veux un justificatif. » (Je sais que mon argent va aller dans ta poche et je ne suis pas un pigeon alors donne moi une preuve que l’argent ira bien dans les caisses de l’état, voleur.)

« Je propose de baisser l’amande à vingt bolivianos (soit 2,5€) car vous êtes étrangers. Vous pouvez aussi payez de l’essence pour les véhicules de la police comme signe de bonne volonté si vous préférez. » (Je veux ton argent et je l’aurais alors fais pas ton rapace, balance l’oseille et casse toi.)

« Je suis d’accord pour payer l’amande, je veux juste un justificatif. » (Voleur !)

« Tu payes maintenant ou ton mari va en prison cinq jours. » (Tu vois, j’ai la plus grosse alors circule)

Bref. On a payé et on est parti avec la rage au ventre. Pas pour l’argent. Mais pour notre humanité bafouée, pour l’humiliation, le jeu de pouvoir merdique, la loi du plus fort gratuite… ce côté de l’âme humaine qui fait tant de mal à travers le monde et qui pourri les relations. Bref, on a fait la connaissance de la corruption et j’ai beau essayer de prendre du recul et me dire que ce n’est pas grave je n’y arrive pas. Oh, pas pour moi ! Mais pour tous les humains qui d’un bout à l’autre de la planète subissent des humiliations quotidiennes, ont la peur au ventre, sont écrasés par une force injuste. J’ai repensé aux nombreux livres que j’ai lu qui parlent d’oppression, de libertés bafouées, de torture, de force écrasante et ma boule dans le ventre a grossi, grossi. Car cette anecdote si insignifiante soit-elle nous a fait toucher du doigt une nature humaine abjecte. Nous sommes repartis l’estomac noué et notre foi en l’humanité profondément attaquée. On savait. On l’a vécu. Et ça change tout.

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